Entretien. Propos recueillis par Dominique
Joguet.
Mon parcours de Français à l’étranger a commencé bien avant mon expatriation officielle qui a eu lieu en
1996.
1973 >
1996 Les années Air France
Du
goût de l’aventure à l’engagement humanitaire
Je suis entré à Air France comme personnel navigant
commercial à l’âge de vingt et un ans.
Dès lors, ma vie professionnelle et mes aventures
personnelles furent tournées vers l’étranger.
Habitant le 5ème arrondissement de Paris, il me fallait
revoir Notre Dame depuis le Pont de la Tournelle, avant de me sentir
« arrivé » chez moi à Paris. C’est
donc au point de départ de toutes les routes de France que j’ai trouvé le
centre de gravité qui allait me permettre de rayonner partout dans le monde. Le vecteur aérien m’a permis de
considérer le monde comme la grande banlieue de la France.
L’immersion permanente dans la diversité des populations de la
planète, tant sur le plan des citoyennetés, des ethnies, des cultures, des
croyances, des milieux sociaux, m’a permis d’approfondir et d’apprécier la
chance de mon héritage personnel : mon appartenance au pays que j’aurais
sélectionné si j’avais eu à choisir une nationalité.
Les couleurs de la France aux quatre coins du monde.
Pendant les vingt premières années de ma
vie professionnelle, j’ai porté les couleurs de la France aux quatre coins du
monde. Couleurs de la « douce France », patrie du bon goût et du savoir-vivre
mais également celles de la «France, terre d’asile » lorsque nous
faisions les convoyages de réfugiés de la guerre du Cambodge.
Couleurs d’une « France du dialogue » lorsque nous
participions aux voyages présidentiels.
Un exemple d’engagement et d’attachement
aux principes fondateurs de notre société.
En décembre 1994, à l’occasion du détournement de l’Airbus
d’Alger, j’ai été volontaire pour délivrer les otages du commando du FIS.
Air France m’envoya donc, seul
« non cadre » de la compagnie, convoyer avec un équipage trié
sur le volet, et mettre en place les commandos du GIGN pendant les 54 heures de
cette angoissante aventure.
Le message que nous portions alors au monde était celui d’une France qui résiste et prend tous les
risques pour sauver ses ressortissants. Il illustrait aussi une certaine idée
de la Démocratie et des Droits de l’homme.
Air France me laissait du temps libre pour mener à bien et
parallèlement à mon service, mes autres passions : les éléments naturels,
la création, l’aventure au service de l’Autre.
Le monde de l’air
N’ayant pu
poursuivre une carrière de pilote professionnel pour un problème d’acuité
visuelle, je suis devenu « pilote de tout ce qui vole » ou
presque : avion privé, parapente, ULM…
·
Pour Aviation Sans Frontières (ASF), j’effectuais des missions
humanitaires en Centrafrique et en Amazonie colombienne.
· Concepteur et pilote
d’essais du ‘Propulsar’ (parapente
motorisé de mon invention bien que l’histoire en ait été réécrite après mon
expatriation), je fus le premier
à traverser la Manche avec cet engin ce
qui me valut le surnom de « Blériot du Parapente »
· Intervenant en 1992 comme pilote d’essais du ballon dirigeable
avec lequel Nicolas Hulot et Gérard Feldzer, actuel Directeur du Musée de l’Air
et de l’Espace, devaient traverser l’Atlantique.
Ces vols, qualifiés d’audacieux pour certains, ne sont pas tous
passés inaperçus. Ainsi, les journaux
TV présentèrent mon vol sur l’hippodrome de Vincennes comme « le premier
vol officiel du Parapente motorisé de l’histoire », effectué lors
de la Fête de l’aviation organisée par Gérard Feldzer.
La chaîne de TV japonaise NHK envoya une équipe filmer quelques
autres de mes premiers vols.
Le géant japonais Mitsui me dépêcha son directeur
pour la France et je pus ainsi traiter
avec une des plus grandes multinationales du monde, la vente de cinquante de
mes machines volantes produites par la petite compagnie que je venais de
créer : les « 3 R »
(Rêve, Recherche et Réalisation).
Je pris comme un hommage, la remarque du Directeur Général de
Mitsui : « vous êtes bien un
‘français’, merveilleux inventeur mais piètre businessman ». En
effet, j’abandonnais alors ma société aux mains de mes associés pour aller
piloter l’hydravion du Docteur Fisher chez les indiens ‘Macuna’ en pleine
jungle amazonienne.
L’air m’ayant tout apporté ou presque et ayant entre-temps,
découvert la montagne, le désert, les régions arctiques, je décidai de me
tourner vers la mer, dernier élément naturel inconnu.
Le monde de la mer
· Ne voulant pas perdre
de temps en apprentissage laborieux, je vendis mon appartement parisien,
achetai un ketch de 11 m et fis, dès 1985, la « Traversée de l’Atlantique en solitaire » pour ma première
navigation.
·
Revenu à Paris, j’habitais sur une péniche pendant un an. Mais l’horizon me
manquait et je partis faire, en 1988, la première traversée en péniche de l’Atlantique de l’histoire, de Paris
à Miami (36 jours de navigation).
Cette aventure m’ouvrit les portes de la communauté des mariniers et
allait préluder à celle de mon expatriation !
En effet, les gouvernements français et européens
organisant un plan de restructuration de la cale européenne, de nombreuses
péniches partaient pour la casse, pudiquement appelée le ‘déchirage’.
· Seul navigateur
expérimenté pouvant convoyer une péniche par delà les mers, je lançai le
projet « Une Péniche Hôpital
pour le Bangladesh » et créai, à cette fin, l’association
« Friendship ».
Grâce aux interventions de messieurs
Michel Rocard et Jacques Delors, une péniche fut accordée à l’association
« Friendship » dont j’étais le Président fondateur.
Je ne trouvai pas d’équipier qualifié pour m’accompagner dans ces
navigations réputées ‘impossibles’. Seul, Jean-Baptiste, homme de cœur et de
courage se laissa convaincre.
Il m’accompagna en 1994 pour la première traversée de la Méditerranée en Péniche, réalisée en
hiver de surcroît.
Pour la traversée de la Mer Rouge, le seul autre équipier que j’ai pu
trouver, venait de purger une longue peine et me rappelait l’histoire de Colomb à la recherche de
ses équipiers dans les prisons de Castille !
L’histoire de cette navigation de trois mois et demi mériterait un
récit détaillé car elle fut une épopée. L’arrivée dans le Golfe du Bengale se
produisit en même temps qu’un cyclone se déclenchait au niveau des îles
Andamans et remontait les côtes Est de la Baie du Bengale alors que je suivais
au plus près les côtes Est de l’Inde. Arrivant à conserver une marge de
quelques centaines de milles entre le cœur du cyclone et la péniche, nous
sommes arrivés à rejoindre le Bangladesh mais, pour éviter le Port de
Chittagong dévasté, je pénétrais dans le plus grande Mangrove du monde, les
« Sundarbans » dernier refuge des tigres royaux et sanctuaire de
l’humanité.
Après la flore originelle et luxuriante du Bengale, je découvris
la flotte la plus grande et la plus
méconnue du monde, si nombreuse et si archaïque. Elle m’enchanta.
Très rapidement, je
rencontrais Runa qui sut me séduire et me convaincre d’envisager une vie
de famille.
Elle réussit, après plus de vingt années de pérégrinations entre
ciel, terres et mers à faire poser « sac à terre » au « flying
Frenchman ».
1996
> 2008 L’expatriation officielle et
définitive
Comment concilier les impératifs économiques et les
exigences de solidarité
De la création
d’entreprise à l’implication humanitaire démultipliée
Mon expatriation commença donc officiellement au Bangladesh avec mon
mariage avec Runa.
Très vite, il fallut pallier à la charge d’une famille. Je
décidais de créer une agence de tourisme fluvial « Contic »
(Confluence of Technologies, Ideas & Cultures).
Il me fallait découvrir le dernier grand voilier du Bengale, pour
le transformer - tout en respectant au mieux les traditions ancestrales des
charpentiers de marine - en navire capable d’accueillir avec confort et authenticité, des visiteurs en quête de
découverte du second et plus peuplé Delta de la planète.
Reconnaissance et
visibilité internationale
Très rapidement, ce dernier grand
voilier, grâce aux soins que nous avions mis à sa restauration, devint le
symbole du Bangladesh. On le surnomma vite le « French Boat ». Un deuxième
bateau traditionnel rejoignit notre petite flotte qui devint rapidement un lieu
privilégié de rencontres internationales.
Nous avons accueilli les hôtes du gouvernement du Bangladesh mais
aussi la plupart des ambassadeurs en poste dans ce pays ainsi que leurs
invités.
Nous avons reçu les Présidents et Directeurs de compagnies
internationales.
Des rencontres d’intellectuels venant « penser » un
nouveau futur pour l’Asie du Sud eurent lieu à bord.
Notre capitaine, après avoir tenu la liste de nos VIPs finit par
se lasser, ayant vu défiler plus de quarante nationalités différentes, un
nombre impressionnant de ministres locaux ou en visite, des figures de légendes
telles qu’Imran Khan, (le Pelé du Cricket), Ted Turner, vainqueur de la coupe
de l’America et président de la fondation des Nations Unies, le Professeur
Yunus, prix Nobel de la Paix, les conseillers de la Maison Blanche lors de la
visite du président Clinton…
Notre voilier, « le French
boat » devint le lieu phare du Bengladesh, positionnant un projet français
comme figure symbolique, d’authenticité, de respect de la culture
environnante, de bon goût, de qualité
dans la simplicité, digne de représenter la culture d’un pays ami et de devenir
un lieu de rencontres internationales.
Action humanitaire
Parallèlement au projet économique que constituait l’agence de
tourisme fluvial « Contic », l’association
« Friendship » se développait au Bangladesh et transformait la
péniche française en hôpital flottant.
Nous avons reçu les encouragements de beaucoup mais celui qui
compte le plus à nos yeux fut le déplacement de Calcutta de Mère Térésa pour encourager ce projet.
Je l’ai accueillie à bord de la péniche, en temps que capitaine.
Malgré la foule immense l’accompagnant et les médias du Bangladesh et du monde,
elle m’accorda un entretien privé dans la timonerie et me prenant pour le
représentant de la France me demanda de remettre un message privé au Président
Mitterrand.
Le très grand retentissement médiatique plaça
d’emblée « la péniche hôpital
française avec un capitaine français » parmi les Grands projets
humanitaires innovants.
Le concept nouveau d’un Bateau Hôpital
pour le pays des grands fleuves et le plus densément peuplé de la planète est
donc un projet français.
Il est le témoignage de la France qui va au devant des problèmes
des plus déshérités, et apporte des réponses novatrices.
La Péniche
Hôpital fut inaugurée par le président de la République du Bangladesh.
Elle se révéla
vite, de par sa nature ainsi que par l’énergie dépensée par mon épouse Runa, la
meilleure réponse aux problèmes des populations des « Charois »,
populations des centaines d’îles du Brahmapoutre, sans cesse menacées par
l’érosion et les crues des caprices du Grand Fleuve.
L’action médicale, allant de la médecine généraliste jusqu’à la
chirurgie pédiatrique, orthopédique, de reconstruction, oculaire,
dentaire…allait être rapidement complétée par des campagnes de vaccinations et
d’information sur les problèmes d’hygiène et de nutrition.
Son succès nous obligea à envisager le futur des populations en
créant des écoles primaires et des centres de formation pour adultes, des
dispensaires sur des îles plus éloignées, des moyens d’améliorer la vie
économique de ces îles par des actions au niveau de l’agriculture de l’élevage
de bovins, de l’aquaculture… L’organisation de coopératives.
« Friendship » fut très
rapidement et naturellement amenée à répondre aux besoins d’urgence, souvent avec
le gouvernement français. Nous avons préparé et distribué des millions de rations de
survie, reconstruit, à la suite des inondations catastrophiques et des cyclones
près de 2000 habitations.
L’association « Friendship » est amenée à se développer
encore et toujours pour mieux répondre aux besoins que nous identifions ainsi
qu’aux attentes des populations qui trouvent en « Friendship » une
réponse différente de celles des ONG habituelles, plus personnalisée à leur
besoins.
Pour ce faire, « Friendship » a créé un chantier naval
dont je suis le concepteur et que je
dirige. Ce chantier termine la construction d’un second hôpital
flottant. Il a déjà construit deux catamarans de 17 mètres pour le service de
l’association.
Réponse aux défis du futur et des changements
climatiques
Depuis deux ans, nous développons, en étroite collaboration avec
le meilleur cabinet de construction de multicoques de France, le cabinet d’architecture navale VPLP (Van
Peteghem-Lauriot Prévost), la conception et la construction des bateaux du futur,
mieux adaptés aux défis des conditions évolutives de la navigation dues aux
changements climatiques.
Ainsi deux ambulances catamaran, les meilleures d’Asie du Sud ont
été déjà lancées.
Un
programme ambitieux de recherche et de développement de bateaux et de
technologies nouvelles est en marche pour anticiper les effets des déréglements
climatiques qui vont durement toucher le Bangladesh.
Le chantier naval que je dirige et
le centre de recherche que je crée avec la section France de Friendship International, devient
le fer de lance d’une recherche se consacrant à apporter des réponses simples
et de bon sens pour remodeler la plus grande flotte du monde. Il s’agit de
pallier aux scénarios malheureusement catastrophiques qui se précisent dans nos
régions.
Implication directe des
industries françaises dans la réponse aux problèmes du Bangladesh
Ce projet de Centre de Recherche et de Développement
sur la pêche, en mer et en rivière, tend
à rassembler et sensibiliser les acteurs industriels français aux défis du
futur.
Il s’attache à démontrer la conscience et
l’esprit de responsabilité de la France par rapport aux « challenges
planétaires ».
Nous sommes devenus non seulement le
catalyseur de la réponse française aux défis du futur mais aussi son « fer
de lance »,
Le lancement de la campagne « 500 bateaux de pêche pour le
Bangladesh » concrétise la nouvelle dimension de nos activités.
Pour un redémarrage le plus rapide possible de l’activité de la
pêche, nous allons construire 500 bateaux aux formes identiques à celles des
bateaux traditionnels détruits par le cyclone SIDR.
Le matériau utilisé sera la fibre de verre au lieu du bois,
fragile et onéreux à entretenir. Ces bateaux redessinés par le fameux
architecte français Marc Van Peteghem, seront insubmersibles, réduisant ainsi
l’énormité des pertes humaines dues aux innombrables avaries survenant lors de
chaque orage ou tempête.
Outre la relance de l’industrie de la pêche, cette opération
permettra d’apporter le complément nutritionnel indispensable aux populations,
de créer des emplois dans le milieu de la construction navale et d’opérer un
transfert de technologie en « transformant » les charpentiers de
marine en techniciens de la fibre.
L’association « Friendship
International France » nouvellement créée (juin 2007) a été activée
après le cyclone SIDR. Elle a déjà obtenu la participation du plus grand
constructeur de voiliers du monde, le groupe Bénéteau. Nous espérons la coopération de la F.I.N. (Fédération des Industries
Nautiques).
Protection du patrimoine de l’humanité
Parallèlement à ces activités, je suis avec
mon épouse Runa, le seul témoin conscient de la disparition de la plus grande
et la plus archaïque flotte traditionnelle du monde que je considère comme un
patrimoine de l’humanité.
Mon amour pour les bateaux anciens m’a fait
découvrir « le Trésor inconnu » des technologies millénaires des
charpentiers du Delta du Gange-Brahmapoutre qui allait disparaître sous nos
yeux, emportés dans l’oubli par le vent du progrès technique.
Nous avons rassemblé un noyau de maîtres-charpentiers et nous
organisons leur travail avec leurs enfants, afin qu’ils leur transmettent leur
savoir traditionnel, dans l’embryon de ce qui sera le Musée vivant du
bateau traditionnel du Bangladesh.
Nous avons reconstruit à l’identique des bateaux déjà disparus et
avons construit plus de cent modèles représentant déjà plus de quarante types
de bateaux disparus ou en voie d’extinction.
Notre exposition « Voiles anciennes du Bangladesh », après avoir connu un grand succès populaire dans son pays d’origine –
jusqu’à 10 000 visiteurs par jour -, circule pour la première fois dans un pays
occidental. Elle est présentée au Musée de la Marine à Paris du 24 janvier au 3
mai et à Brest de juin à septembre 2008.
Acteurs impliqués dans la prise de conscience
internationale et dans la médiatisation des défis du futur
Par notre implication intense et renouvelée dans toutes ces
actions, nous sommes devenus les « antennes » des grandes chaînes de
télévision et de radio.
Nous fournissons des sujets ainsi que la logistique nécessaire aux
équipes de reportage.
Nous avons ainsi assisté
le magazine Thalassa qui a fait un sujet sur la péniche hôpital,
Nicolas Hulot a utilisé notre grand
voilier comme plateau de son émission Ushuaïa « L’empreinte
du tigre ». L’équipe de Yann
Arthus Bertrand a eu recours à nos services lors du tournage du film
« Boomerang »
France 5, France 3, Arte, RFI, Europe 1,
la BBC … ainsi que toutes les chaînes bangladaises nous sollicitent pour
des reportages sur nos activités soit humanitaires, soit de préservation du
patrimoine, soit aujourd’hui sur les projets de notre chantier naval et du
Centre de Recherche.
Le lancement du
programme « 500 bateaux de pêche pour le Bangladesh » provoque une mobilisation médiatique particulièrement forte.
Nous nous attachons à y
répondre efficacement.
« J’aime ce que
je fais et je fais ce que j’aime ! »
C’est sur cette affirmation que j’ai ouvert mon
site personnel http://www.yvesmarre.com/index.htm
Cette déclaration m’était alors venue
spontanément à l’esprit.
Elle s’est naturellement imposée comme une
justification évidente.
Tout au fil de mon parcours, les médias français
et ceux du monde, ont parlé fréquemment à mon sujet d’esprit d’entreprise, de créativité, de générosité, de
courage, de détermination, de don de soi, de respect des autres…
Je suis fier et heureux si j’ai contribué ainsi
à véhiculer, à faire connaître et apprécier, par chacune de mes actions, des
valeurs que je considère comme très
profondément ancrées dans la spécificité française.
Ma candidature aux « Trophées
Sénat de la présence française à l’étranger » me fait prendre conscience avec acuité de la
chance d’avoir pu transformer certains de mes rêves, même parmi les plus fous,
en œuvres prospectives et utiles à l’humanité, porté par un attachement sans
faille à mon pays et à son rayonnement dans le monde.